lundi 8 juin 2015

Interview d'Aude de Beyssac : sculpteur

Bonjour Aude, pour commencer pourriez-vous vous présenter en quelques mots ? 


Je m'appelle Aude de Beyssac, j'ai 47 ans, je suis sculpteur depuis quinze ans. Au départ je n'étais pas sculpteur, mais professeure d'espagnol. Pour moi la sculpture était un loisir que j'ai toujours pratiqué depuis l'âge de cinq ans. Puis, j'ai eu l'occasion de prendre un congé parental en 1998 lors de la naissance de mon troisième enfant et je me suis lancée, c'était l'occasion pour moi de changer de profession. J'ai mis deux ans environ à mettre en place la première expo en 2000 et à commencer à travailler avec un fondeur. Cette expo a bien marché et de fil en aiguille ça m'a mis le pied à l'étriller puis après les trois ans du congé parental j'ai démissionné de l'éducation nationale pour me lancer. C'est un loisir qui s'est transformé en métier de façon naturelle. J'adorais l'enseignement, être avec des ados, même si parfois cela pouvait être très dur, mais cette idée de terre me travaillais et les choses se sont enchaînées me permettant de me consacrer entièrement à ma passion. Mais finalement la boucle est bouclée étant donné que depuis 2004 je donne des cours de sculpture. C'est donc un parcours qui retrouve tout de même une cohérence. 

Qu'est-ce qui vous séduit particulièrement dans la sculpture ? 


C'est très dur comme question ... Je pense que c'est la rencontre avec le matériau. J'ai commencé à travailler la terre lorsque j'avais cinq ou six ans, j'ai toujours été dedans et j'adorais ça ! Mais pourquoi le volume ? Je pense que les choses se mettent en place avec sa sensibilité propre. Les choses ne se font pas complètement par hasard, puis après c'est le retour des gens qui compte. On me dit souvent que ce que je fais a beaucoup de douceur, d'humanité, de sensibilité; on me dit souvent que c'est une sculpture de femme. Et j'aime les choses qui sont fines, abouties. La terre c'est un matériau qui me correspond car il est très doux, très sensuel, il permet beaucoup de finesse et de sensibilité. On peut aussi travailler la couleur avec la patine. Puis on compose véritablement le travail, on met véritablement en scène. Mes sculptures sont souvent présentées dans des cadres car j'aime beaucoup le modelé avec un personnage, une attitude ... souvent quand je travaille sur la danse avec le mouvement on a souvent besoin d'appuis. Je fais donc des cadres très tendus, lisses et géométriques, ça permet aussi de moderniser pas mal les pièces. 


Quel artiste vous a le plus influencé ?


Je pense qu'il s'agit de l'ensemble des artistes du XIXe et XXe, en particulier Rodin ou Camille Claudel. Ce sont les premiers a avoir inventé le mouvement en sculpture. Chez Rodin on voit que c'est une sculpture d'homme, tandis que chez Camille Claudel il y a beaucoup plus de sensibilité; je pense que ce sont des sculpteurs qui ont changé vraiment la vision que l'on a du volume. Une des premières sculptures que j'ai faite quand j'avais environ quatorze ans c'était une reproduction de La petite châtelaine de Camille Claudel. 

Rodin, Le penseur
Camille Claudel, La petite châtelaine 

Exercez-vous d'autres formes artistiques ? 


Non, je me consacre pleinement à la terre et à la sculpture.

Comment réalisez-vous une sculpture ? Quelle est votre démarche ? 


C'est variable, j'observe beaucoup l'attitude des gens. Ce que je fais est figuratif et ce qui m'intéresse c'est étudier la façon dont on est soit, la façon de se tenir, une attitude particulière; je trouve que ça révèle énormément la personnalité. Ce qui m'intéresse c'est une sculpture qui est assez sensible, elle doit révéler soit une émotion, soit un état d'esprit, quelque chose qui se passe à l'intérieur ... un regard, quelque chose qui dévoile ce qu'on pense, ce qu'on ressent. L'émotion, le sentiment, l'amour, l'amitié ça a du sens, car l'on n'est pas seulement un corps, mais on a un corps et une âme, et je trouve que l'âme transparaît à travers le corps. C'est pour ça que je reste figurative, c'est l'âme humaine qui m'intéresse. Ça suffit à être le point de départ d'une sculpture après la terre s'anime autour. 

Donc vous partez principalement d'une idée et non d'une photo ou d'un modèle particulier ? 


Ça dépend des fois. Sur une photo, une attitude va m'évoquer quelque chose que je vais alors ressentir, il s'agit d'exprimer l'émotion à travers la terre. Parfois j'ai une idée précise que je ne parvient pas à rendre en sculpture, on a donc parfois des ratés. Il se peut que l'idée qu'on a eu ne rende pas en volume et il faut l'accepter. Il y a des périodes où tout va bien et d'autres où tout est moche. Mais les périodes de doute et de raté amènent une évolution. 

Pour vous la sculpture est terminée dès la cuisson de la terre ou faut-il qu'elle soit fondue en bronze? 


Tous mes originaux sont cuits et patinés, je les met en scène, je vais au bout du projet et c'est là que je vois si vraiment ça me plaît ou pas. Tandis  qu'un bronze est une réplique de la pièce originale dont on est un peu dépossédée car il y a un travail extérieur d'un artisan et il faut accepter qu'une personne extérieure travaille sur votre projet. Je ne peux pas dire que je préfère les originaux, mais il dégage autre chose. C'est tout de même mon original qui compte et non pas le bronze. Le bronze apporte quelque chose de particulier car il accroche la lumière différemment, mais la pièce vous échappe un peu. 

Réalisez-vous vos sculptures par rapport à un spectateur potentiel ? 


Je pense qu'il ne faut surtout pas penser à ce que la sculpture va donner, car on rentre dans une démarche commerciale et il faut faire exactement ce que l'on a envie de faire comme on l'aime. Après si ça rencontre un public c'est très bien, sinon tant pis. Mais je pense que si l'on réfléchit par rapport à l'appréciation du public, on y perd son âme. Ce qui fait la valeur de son travail c'est le fait qu'il est unique car réalisé par une seule personne.

Mise à part la valeur commerciale, il y a beaucoup d'artistes qui souhaitent faire passer un message à travers leurs œuvres. 


Je ne veux pas utiliser l'art pour dénoncer ce qui est dur dans le monde, je pense que la vie est déjà assez dure comme ça, la vie est faite de grandes joies et de grandes difficultés, c'est lourd. Je pense qu'on en a suffisamment sur les épaules. Au contraire le plus grand compliment qu'on puisse me faire, c'est un client qui rentre chez lui et qui me dit que lorsqu'il voit ma sculpture il est apaisé, que ça lui fait du bien. C'est sûr qu'il y a beaucoup d'artistes qui ont une démarche de dénonciation. Surtout à l'heure actuelle, l'art n'est devenu que message, on ne s'intéresse plus au beau, on dénonce quelque chose. Pour moi c'est une forme d'art, mais je trouve qu'on a un peu détourné le mot art car l'esthétisme est a la base de celui-ci. Mais ça n'est pas une critique, même si je pense que tous ces artistes là, qui cousent des biftecks pour faire une robe afin de dénoncer la société de consommation, vis-à-vis de gens comme moi estiment que je fais de l'artisanat. Je pense que c'est la même différence qu'il y avait autrefois entre art et artisanat. Je pense que cette différence là existe toujours et tous ces artistes qui travaillent des concepts ne mettent pas sur le même plan ceux qui travaillent directement la terre, le matériau, même s'il y a de la place pour tout le monde. Aujourd'hui il y a deux formes d'art parallèles qui ne se côtoient plus. De plus, la spéculation a changé beaucoup de chose, le développement du marché de l'art a contribué à l'évolution de son statut. 

Voilà quelques photos pour découvrir l'oeuvre de Aude :



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire