jeudi 11 juin 2015

Interview: Annette Douay - Restauratrice

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?


Je suis Annette Douay, je suis à la base restauratrice de tableaux. J’ai été formé il y a trente ans en Italie parce qu’à l’époque il n’existait pas de formation en France. Je fais partie de ce qu’on appelle la première génération des restaurateurs diplômés dans le cadre d’études professionnelles de restaurateur car avant moi il n’y avait pas de véritable formation. C’était une formation artisanale, de père en fils ou sur le tas. Aujourd’hui je suis aussi responsable de la formation professionnelle de ATP formation (une formation diplômante) et expert en authenticité des œuvres d’art avec une spécialité des tableaux. Enfin, Je travaille dans un atelier de restauration qui est aussi un centre de formation professionnel diplômant.

atelier du temps passé

Comment réalisez-vous la restauration d’un tableau de manière générale ?


C’est un métier qui est vraiment multidisciplinaire. Il faut à la fois avoir des connaissances théoriques et des capacités de maitrise technique, mais également des connaissances en histoire de l’art et être très méthodique, il faut surtout ne pas être créatif, car on ne créé rien et nous sommes contraints par une déontologie professionnelle. La première chose que l’on fait lorsque l’on nous confie un tableau c’est l’observer, faire le constat d’état, soit l’identification de tous les matériaux constitutifs et leur état de conservation. On va essayer de comprendre l’origine de l’altération. Ensuite on va pouvoir faire un projet d‘intervention, on va éventuellement pouvoir mettre en place des tests qui vont nous permettre de voir quel type de technique ou matériau utiliser. On avance petit à petit jusqu’à un résultat dit satisfaisant, ça se rapproche beaucoup d’une étude médicale. La conservation-restauration de tableau c’est en général de la restauration de peinture sur un support, mais il y a différents types de peinture, ça peut être une peinture à l’œuf, une peinture à la colle, une peinture à l’huile … le tout sur différents supports, cela peut être du papier, du carton, de la toile, du bois … Vous voyez qu’on a une diversité très importante et encore je ne vous ai parlé que des deux parties visibles. Entre la peinture et la toile il y a plein de couches invisibles, un tableau c’est un peu comme un millefeuille et une autre partie de notre travail est de percevoir l’état des couches intermédiaires pour savoir d’où vient le problème. On commence vraiment par ouvrir un dossier d’enquête, puis une fois qu’on connait mieux notre patient on va pouvoir dire que pour tel problème on va pouvoir utiliser telle technique. Cela va du plus simple, comme le bichonnage, au plus compliqué, où l’on va passer des mois, voire des années, de maturation, d’expérimentation pour essayer de trouver la solution la plus adaptée.


Avec qui travaillez-vous ?


On travaille pour le public ou le privé. Soit ce sont des particuliers qui possèdent des tableaux après les avoir achetés ou hérités. Soit ce sont des institutions, comme le monument historique, des ministères, des musées et là ce sont en général des appels d’offre avec toutes les lourdeurs administratives.

Comment expliqueriez-vous l’histoire de la peinture à l’huile ?


La peinture à l’huile est officiellement née en 1432. Deux artistes flamands, les frères Van Eyck, Jan et Hubert, ont eu l’idée d’utiliser l’huile mélangée avec des pigments pour essayer de faire une peinture. Avant eux, les peintures c’étaient essentiellement des mélanges d’œuf ou de colle, c’est ce qu’on appelait les peintures a tempera, ça sèche vite, c’est mâte et ça implique un travail de juxtaposition car l’on ne peut superposer les couches. La révolution qu’a apporté l’huile c’est que, dorénavant, la peinture sèche lentement, cela peut prendre 30 à 70 ans, mais surtout Jan et Hubert ont réussi à rendre l’huile siccative, c’est-à-dire séchante. En passant par des expérimentations, parce que les peintres à l’époque étaient des chimistes, ils ont ajouté des sels de plomb, des siccatifs permettant à l’huile de sécher, au moins en surface. Cela va alors permettre de superposer des glacis transparents pour donner l’illusion de la réalité. C’était une vraie révolution à l’époque, les peintres de tout l’occident sont venus voir leur premier tableau l’Agneau mystique. Donc on va dire que ça a commencé en 1432 et que ça n’a pas fini, mais en tout cas il y a eu une autre révolution en 1945-1950 avec l’apparition de la peinture acrylique.

L'Agneau Mystique, frères Van Eyck

La peinture à l’huile se conserve-t-elle mieux par rapports aux autres ?


Alors, il faut savoir l’utiliser. C’est beaucoup plus beau mais ça n’est pas facile. Ce n’est pas seulement du à la peinture, c’est aussi les sous-couches, la préparation, les encollages, le support, tout ça sont des matériaux organiques qui sont sensibles à l’environnement ; les vieillissements sont donc liés à la technique du peintre.

A partir de quand ne pouvez-vous plus intervenir sur une œuvre ?


Une œuvre lorsqu’elle est très altérée, on va simplement dire que l’on peut la conserver. C’est-à-dire qu’on va intervenir pour éviter qu’elle se dégrade d’avantage. En France on est conservateur-restaurateur et ça subdivise plusieurs parties dans notre métier. Il y a ce qu’on appelle la restauration conservative, quand on va traiter de la cohésion des matériaux. Puis il y a la restauration esthétique qui ne va traiter que l’image. Aujourd’hui d’autres parties se sont ajoutées, on a la restauration curative plus chimique qui traite tout ce qui est champignons, ensuite plus récemment il y a la conservation préventive pour prévenir les dégâts avant qu’ils n’apparaissent, elle concerne essentiellement l’art contemporain qui est un vrai problème. En effet, tout est destiné à se dégradé et pour l’art contemporain on n’a pas de solution étant donné que la plupart du temps il s’agit de matériaux atypiques.

Il s’agit donc d’un métier très récent celui de restaurateur ?


Oui, en termes de métier à part entière il est apparu dans les années 1980. Le grand changement c’est l’arrivée de la physique-chimie dans notre connaissance car maintenant on comprend d’où vient le problème et comment intervenir. De plus auparavant il n’y avait pas de déontologie. Aujourd’hui tout ce qu’on fait doit être stable et réversible, c’est-à-dire plus fragile que l’original pour pouvoir l’enlever un jour sans abîmer l’original, ça c’est le principal.

Est-il possible que la surcharge de vernis, due à diverses restaurations, puisse détériorer la couleur de la peinture ?


Oui, c’est le cas de L’Atelier du peintre de Courbet au musée d’Orsay où pour la première fois en France la restauration est publique. Effectivement, les différents traitements ont engendré une superposition de vernis. En règle générale on restaure les tableaux une fois par siècle au niveau du conservatif et peut-être une fois tous les vingt ou trente ans au niveau esthétique, c’est-à-dire que l’on met une nouvelle couche de vernis. Mais à un moment ces vernis vont s’oxyder, alors le tableau sera tellement bruni qu’on ne le verra plus, donc là on va intervenir pour retirer ces vernis.
Au cours du dévernissage de L’Atelier du peintre, ils se sont aperçus que les problèmes qui apparaissent provenaient en fait du support, donc la semaine dernière ils ont décroché le tableau pour travailler le revers … Il n’y a jamais de certitude dans notre métier, c’est ça qui est bien.

L'Atelier du peintre, Courbet

Comment qualifieriez-vous votre métier ?


C’est un métier où on apprend tout le temps, où on se remet toujours en question. En ce moment moi-même je suis deux formations différentes. Une avec une personne italienne qui travaille avec de nombreux produits comme ceux que vous voyez derrière vous (cf. photo). On travaille sur des solvants-gels qui n’existent pas encore en France. Puis j’ai une autre formation la semaine prochaine à l’institution nationale du patrimoine sur une nouvelle molécule. Donc tous les ans il y a de nouvelles techniques qui apparaissent et d’autres qui s’avèrent mauvaises. La technologie évolue beaucoup et ça permet d’abandonner les techniques qui étaient préjudiciables.


N’avez-vous jamais eu envie de créer ?


Alors non car les restaurateurs ne sont pas des artistes et les artistes ne sont pas des restaurateurs. Il ne faut pas avoir besoin de créer. L’artiste lui il a besoin de créer, c’est plus fort que lui. Nous on est technicien, observateur, c’est extrêmement vaste, mais on n’est jamais dans la création et il ne faut jamais en avoir envie ou besoin sinon on n’est pas fait pour être restaurateur.

Avant de décider de devenir restauratrice maîtrisiez-vous déjà le dessin ?



Quand j’étais petite je passais mon temps à dessiner. On m’avait inscrit aux beaux-arts car on disait que j’avais du talent. Mais je n’avais jamais eu envie de créer. Je reproduisais des choses, mais créer c’est très difficile. C’est comme un écrivain qui est devant sa page blanche. On doit avoir des compétences techniques et une sensibilité artistique mais il ne faut pas avoir ce besoin de créer pour être restaurateur. 




Retrouvez des informations complémentaires sur le site de l'Atelier du temps passé !


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