Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?
Je suis Annette Douay, je suis à la base restauratrice de tableaux. J’ai été formé il y a trente ans en Italie parce qu’à l’époque il n’existait pas de formation en France. Je fais partie de ce qu’on appelle la première génération des restaurateurs diplômés dans le cadre d’études professionnelles de restaurateur car avant moi il n’y avait pas de véritable formation. C’était une formation artisanale, de père en fils ou sur le tas. Aujourd’hui je suis aussi responsable de la formation professionnelle de ATP formation (une formation diplômante) et expert en authenticité des œuvres d’art avec une spécialité des tableaux. Enfin, Je travaille dans un atelier de restauration qui est aussi un centre de formation professionnel diplômant.
| atelier du temps passé |
Comment réalisez-vous la restauration d’un tableau de manière générale ?
C’est un métier qui est vraiment
multidisciplinaire. Il faut à la fois avoir des connaissances théoriques et des
capacités de maitrise technique, mais également des connaissances en histoire
de l’art et être très méthodique, il faut surtout ne pas être créatif, car on
ne créé rien et nous sommes contraints par une déontologie professionnelle. La
première chose que l’on fait lorsque l’on nous confie un tableau c’est
l’observer, faire le constat d’état, soit l’identification de tous les
matériaux constitutifs et leur état de conservation. On va essayer de
comprendre l’origine de l’altération. Ensuite on va pouvoir faire un projet
d‘intervention, on va éventuellement pouvoir mettre en place des tests qui vont
nous permettre de voir quel type de technique ou matériau utiliser. On avance
petit à petit jusqu’à un résultat dit satisfaisant, ça se rapproche beaucoup
d’une étude médicale. La conservation-restauration de tableau c’est en général
de la restauration de peinture sur un support, mais il y a différents types de
peinture, ça peut être une peinture à l’œuf, une peinture à la colle, une
peinture à l’huile … le tout sur différents supports, cela peut être du papier,
du carton, de la toile, du bois … Vous voyez qu’on a une diversité très importante
et encore je ne vous ai parlé que des deux parties visibles. Entre la peinture
et la toile il y a plein de couches invisibles, un tableau c’est un peu comme
un millefeuille et une autre partie de notre travail est de percevoir l’état
des couches intermédiaires pour savoir d’où vient le problème. On commence
vraiment par ouvrir un dossier d’enquête, puis une fois qu’on connait mieux
notre patient on va pouvoir dire que pour tel problème on va pouvoir utiliser
telle technique. Cela va du plus simple, comme le bichonnage, au plus compliqué,
où l’on va passer des mois, voire des années, de maturation, d’expérimentation
pour essayer de trouver la solution la plus adaptée.
Avec qui travaillez-vous ?
On travaille pour le public ou le
privé. Soit ce sont des particuliers qui possèdent des tableaux après les avoir
achetés ou hérités. Soit ce sont des institutions, comme le monument
historique, des ministères, des musées et là ce sont en général des appels
d’offre avec toutes les lourdeurs administratives.
Comment expliqueriez-vous l’histoire de la peinture à l’huile ?
La peinture à l’huile est
officiellement née en 1432. Deux artistes flamands, les frères Van Eyck, Jan et
Hubert, ont eu l’idée d’utiliser l’huile mélangée avec des pigments pour
essayer de faire une peinture. Avant eux, les peintures c’étaient
essentiellement des mélanges d’œuf ou de colle, c’est ce qu’on appelait les
peintures a tempera, ça sèche vite, c’est mâte et ça implique un travail de
juxtaposition car l’on ne peut superposer les couches. La révolution qu’a
apporté l’huile c’est que, dorénavant, la peinture sèche lentement, cela peut prendre 30 à 70 ans, mais surtout Jan et Hubert ont réussi à rendre l’huile siccative,
c’est-à-dire séchante. En passant par des expérimentations, parce que les
peintres à l’époque étaient des chimistes, ils ont ajouté des sels de plomb, des
siccatifs permettant à l’huile de sécher, au moins en surface. Cela va alors
permettre de superposer des glacis transparents pour donner l’illusion de la
réalité. C’était une vraie révolution à l’époque, les peintres de tout
l’occident sont venus voir leur premier tableau l’Agneau mystique. Donc on va dire que ça a commencé en 1432 et que
ça n’a pas fini, mais en tout cas il y a eu une autre révolution en 1945-1950
avec l’apparition de la peinture acrylique.
| L'Agneau Mystique, frères Van Eyck |
La peinture à l’huile se conserve-t-elle mieux par rapports aux autres ?
Alors, il faut savoir l’utiliser.
C’est beaucoup plus beau mais ça n’est pas facile. Ce n’est pas seulement du à
la peinture, c’est aussi les sous-couches, la préparation, les encollages, le
support, tout ça sont des matériaux organiques qui sont sensibles à
l’environnement ; les vieillissements sont donc liés à la technique du
peintre.
A partir de quand ne pouvez-vous plus intervenir sur une œuvre ?
Une œuvre lorsqu’elle est très altérée, on va simplement dire que l’on peut la conserver.
C’est-à-dire qu’on va intervenir pour éviter qu’elle se dégrade d’avantage. En
France on est conservateur-restaurateur et ça subdivise plusieurs parties dans
notre métier. Il y a ce qu’on appelle la restauration conservative, quand on va
traiter de la cohésion des matériaux. Puis il y a la restauration esthétique
qui ne va traiter que l’image. Aujourd’hui d’autres parties se sont ajoutées,
on a la restauration curative plus chimique qui traite tout ce qui est
champignons, ensuite plus récemment il y a la conservation préventive pour
prévenir les dégâts avant qu’ils n’apparaissent, elle concerne essentiellement
l’art contemporain qui est un vrai problème. En effet, tout est destiné à se
dégradé et pour l’art contemporain on n’a pas de solution étant donné que la
plupart du temps il s’agit de matériaux atypiques.
Il s’agit donc d’un métier très récent celui de restaurateur ?
Oui, en termes de métier à part
entière il est apparu dans les années 1980. Le grand changement c’est l’arrivée
de la physique-chimie dans notre connaissance car maintenant on comprend d’où
vient le problème et comment intervenir. De plus auparavant il n’y avait pas de
déontologie. Aujourd’hui tout ce qu’on fait doit être stable et réversible, c’est-à-dire
plus fragile que l’original pour pouvoir l’enlever un jour sans abîmer
l’original, ça c’est le principal.
Est-il possible que la surcharge de vernis, due à diverses restaurations, puisse détériorer la couleur de la peinture ?
Oui, c’est le cas de L’Atelier du peintre de Courbet au musée
d’Orsay où pour la première fois en France la restauration est publique.
Effectivement, les différents traitements ont engendré une superposition de
vernis. En règle générale on restaure les tableaux une fois par siècle au
niveau du conservatif et peut-être une fois tous les vingt ou trente ans au
niveau esthétique, c’est-à-dire que l’on met une nouvelle couche de vernis.
Mais à un moment ces vernis vont s’oxyder, alors le tableau sera tellement
bruni qu’on ne le verra plus, donc là on va intervenir pour retirer ces vernis.
Au cours du dévernissage de L’Atelier du peintre, ils se sont aperçus que les problèmes qui apparaissent provenaient en fait du support, donc la semaine dernière ils ont décroché le tableau pour travailler le revers … Il n’y a jamais de certitude dans notre métier, c’est ça qui est bien.
Au cours du dévernissage de L’Atelier du peintre, ils se sont aperçus que les problèmes qui apparaissent provenaient en fait du support, donc la semaine dernière ils ont décroché le tableau pour travailler le revers … Il n’y a jamais de certitude dans notre métier, c’est ça qui est bien.
| L'Atelier du peintre, Courbet |
Comment qualifieriez-vous votre métier ?
C’est un métier où on apprend
tout le temps, où on se remet toujours en question. En ce moment moi-même je
suis deux formations différentes. Une avec une personne italienne qui travaille
avec de nombreux produits comme ceux que vous voyez derrière vous (cf. photo).
On travaille sur des solvants-gels qui n’existent pas encore en France. Puis
j’ai une autre formation la semaine prochaine à l’institution nationale du
patrimoine sur une nouvelle molécule. Donc tous les ans il y a de nouvelles
techniques qui apparaissent et d’autres qui s’avèrent mauvaises. La technologie
évolue beaucoup et ça permet d’abandonner les techniques qui étaient
préjudiciables.
N’avez-vous jamais eu envie de créer ?
Alors non car les restaurateurs
ne sont pas des artistes et les artistes ne sont pas des restaurateurs. Il ne
faut pas avoir besoin de créer. L’artiste lui il a besoin de créer, c’est plus
fort que lui. Nous on est technicien, observateur, c’est extrêmement vaste,
mais on n’est jamais dans la création et il ne faut jamais en avoir envie ou
besoin sinon on n’est pas fait pour être restaurateur.
Avant de décider de devenir restauratrice maîtrisiez-vous déjà le dessin ?
Quand j’étais petite je passais mon
temps à dessiner. On m’avait inscrit aux beaux-arts car on disait que j’avais
du talent. Mais je n’avais jamais eu envie de créer. Je reproduisais des
choses, mais créer c’est très difficile. C’est comme un écrivain qui est devant
sa page blanche. On doit avoir des compétences techniques et une sensibilité
artistique mais il ne faut pas avoir ce besoin de créer pour être restaurateur.

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